événement
Madame Christine Lagarde à l'ambassade
| Date de commencement | Tue, 19 Feb 2008 09:33:18 |
|---|---|
| Date de clôture | Thu, 19 Feb 2009 09:33:26 |
| Site | Residence |
| Intervenant | Mme Christine Lagarde |
Discour integral
Monsieur l’Ambassadeur,
Monsieur le Président de la Chambre de commerce franco-britannique,
Mesdames et Messieurs les chefs d’entreprise,
Chers amis,
C’est un honneur pour moi de partager votre petit-déjeuner ce matin, d’autant qu’on m’a dit que les Ministres y sont rarement invités. Je me suis longuement demandé si je devais vous parler en anglais ou en français. Sur la base de quels critères décider ? L’assistance ? Je sais que vous êtes tous parfaitement bilingues dans cette salle. Le lieu ? Nous nous trouvons à Paris, mais officiellement en territoire britannique. Alors je me suis rappelé qu’il était de tradition de parler français à la Cour d’Angleterre, puisque même la devise qui orne les armoiries de la monarchie anglaise est rédigée en français (« Dieu et mon droit »). Sans vouloir être plus royaliste que la reine, j’ai donc opté pour le français.
Cet après-midi se tiendra à la Chambre des communes le débat sur la politique étrangère européenne, telle qu’elle est décrite dans le Traité simplifié. Cette question n’est pas sans susciter de grandes tensions politiques parmi les MPs. Je me permets de vous rappeler à cette occasion que ce Traité simplifié, imaginé et impulsé par le Président Sarkozy, n’est pas une Constitution, et qu’il résout au plus simple un certain nombre de problèmes institutionnels qui empêchent aujourd’hui l’Europe d’avancer. A ceux qui se méfient de l’Europe, il n’impose rien de radicalement nouveau ; à ceux qui y croient, il offre la possibilité de remettre en marche des projets concrets depuis longtemps bloqués.Et ce Traité simplifié paraît bien modeste depuis qu’ont été révélées, il y a un an, les tractations secrètes qui ont eu lieu en septembre 1956 entre Guy Mollet, Président du Conseil, et Anthony Eden, Premier Ministre britannique, pour former une union franco-anglaise… A défaut pour les Français d’être devenus sujets de Sa Majesté, nous partageons tous aujourd’hui la même citoyenneté européenne.
J’aimerais vous parler ce matin des réformes en France. Quand j’ai annoncé ce sujet à l’ambassade, on m’a répondu :
- sorry ? pardon ? les quoi en France ?
- les REFORMES, ai-je insisté.
- ah... mais vous pensez pouvoir tenir un quart d’heure sur ce sujet ?
Cette réaction m’a fait penser à la fameuse « Une » de The Economist, parue en octobre 2006 à la veille de notre campagne présidentielle, où l’on voit Margaret Thatcher sortir du drapeau français sous le titre : « what France needs ». Vous autres anglais avez une conception de la réforme biaisée par la figure désormais historique de la Dame de Fer : vous pensez qu’un pays ne peut changer que de force. Au contraire, nous estimons, de ce côté-ci du Channel, qu’on ne réforme pas un pays sans qu’il se réforme lui-même. C’est pourquoi la méthode de Nicolas Sarkozy, et celle de tout le Gouvernement, est fondée sur la concertation, à l’opposé du TINA thatcherien, « there is no alternative ». Nous n'avons pas sorti l'artillerie lourde, comme l'article 49-3, le recours au référendum, ou les ordonnances. Nos réformes ressemblent plutôt à un feu roulant législatif qui durera cinq ans.
Je vais peut-être vous étonner, mais je pense que la marque de fabrique de Nicolas Sarkozy, c’est la discrétion. Nous avons déjà opéré toute une série de petites Révolutions, qui auraient été impensables dans notre pays il y a encore un an : création d’un bouclier fiscal à 50 %, exemption d’impôt pour l’immense majorité des successions, instauration d’un service minimum en cas de grève, accord de principe sur l’autonomie des Universités, mise en place des critères d’une « immigration choisie », renforcement de la concurrence dans la grande distribution, accord du 11 janvier sur les bases d’un nouveau contrat de travail, fusion de l’ANPE et de l’Unédic, alignement des régimes spéciaux de retraite sur ceux de la fonction publique… sans parler des heures supplémentaires, que les équipes du Gouvernement ont été les premières à effectuer ! et tout cela en 9 mois ! “They did not know it was impossible, so they did it”, pour reprendre une formule de Mark Twain. Autrement dit : “ensemble, tout est devenu possible”.
Je vais à présent vous exposer l’essentiel de mes réformes économiques. Leur objectif est simple et clair : améliorer la compétitivité de la France. Quand l’on créera davantage de richesses et que la place de la France se redressera dans les différents classements internationaux, des questions comme celle du pouvoir d’achat se résorberont en partie d’elles-mêmes. Si les caisses sont vides, l’urgence, c’est de les remplir.
Améliorer la compétitivité de la France, cela suppose d’agir sur trois leviers : ( I ) la productivité des entreprises, ( II ) l’employabilité des salariés, et ( III ) l’attractivité du pays. Permettez-moi de revenir brièvement sur chacun de ces points.
( I ) La productivité des entreprises
La productivité, c’est un peu la tête et les jambes. ll y a d’abord la productivité de la tête, la plus visible, celle de l’innovation et la R&D. Nous avons déjà, dans la loi de finances pour 2008, allégé la fiscalité sur les brevets, et surtout triplé le taux du crédit d’impôt-recherche, qui s’établit depuis le 1er janvier à 30 % jusqu’à 100 M€ d’investissements dans la R&D, et 5 % au-delà.
Cette réforme fait de la France un des pays les plus attractifs du monde pour les investissements de R&D. Je me suis rendue la semaine dernière sur le site de Pfizer à Amboise : si le numéro un mondial de l’industrie pharmaceutique a décidé d’investir 130 M€ pour l’ouverture d’un centre de R&D employant 400 salariés, le crédit impôt-recherche y est pour beaucoup.
Mais il y a aussi la productivité des jambes, celle de notre tissu industriel, qui exige de donner davantage de moyens à nos PME. Nous sommes en train d’ouvrir un guichet unique, né de la fusion d’Oséo et de l’AII, pour faciliter leur financement. Surtout, nous sommes toujours déterminés à instaurer un traitement préférentiel pour les PME innovantes, qui leur donne un accès privilégié aux marchés publics.
Il y a enfin la productivité de l’ensemble des entreprises, directement corrélée à la somme de travail réalisée dans notre pays. Nous avons déjà mis en place des heures supplémentaires défiscalisées, utilisées par une entreprise sur deux au mois de novembre. Nous travaillons déjà mieux que les autres, comme le montre notre exceptionnelle productivité horaire. Imaginez nos performances quand nous travaillerons autant ! Mes services se sont ainsi livrés à un calcul tout à fait étonnant. Si chaque salarié décidait, au début de chaque année, de travailler une demi-heure de plus par semaine, nous rejoindrions en 5 ans la moyenne de la zone euro pour le temps de travail, et nous gagnerions alors un quart à un demi point de croissance !
( II ) L’employabilité des salariés – the employability, pour reprendre un mot familier à beaucoup d’entre vous.
Nous avons appris il y a quinze jours que le nombre de demandeurs d’emploi avait encore diminué de 10 000 en décembre, passant ainsi sous la barre des 1,9 millions et des 8 %. Ce chiffre a été complété par une autre bonne nouvelle, la semaine dernière : près de 300 000 nouveaux emplois ont été créés en 2007, un rythme inédit depuis l’an 2000.
Je sais que l’absence de souplesse dans le droit du travail en France a poussé près de 300 000 Français parmi les plus jeunes et les plus dynamiques à émigrer à Londres, que ce soit des banquiers ou des serveurs. On parle français aujourd’hui sur les trading-floors et dans les cuisines des restaurants londoniens. South Ken est devenu un petit Paris. Avec un vraie flexicurité à la française, nous pourrons stopper cette hémorragie de talents et d’énergie.
La flexicurité se décline à tous les stades de l’évolution professionnelle : (1) quand on quitte un emploi, (2) quand on veut en reprendre un autre, et (3) quand on désire se former à un nouveau métier.
(1) D’abord, il faut simplifier les démarches de ceux qui quittent leur emploi, tout en leur garantissant davantage de droits par la suite. C’est dans cet esprit que nous avons ouvert avec Xavier Bertrand le chantier du contrat de travail, grâce à l’accord intervenu le 11 janvier. Tout au long de l’année 2008, des discussions auront lieu entre les partenaires sociaux et le Gouvernement pour le mettre en application. Il s’agit à la fois de faciliter le départ volontaire de l’entreprise, grâce à la rupture de contrat « de gré à gré », et d’assurer la continuité des droits acquis dans l’entreprise durant la période de chômage, tels que le droit à la formation ou à la couverture santé complémentaire.
(2) Simplifier la vie de ceux qui quittent un emploi serait vain si l’on ne faisait pas de même pour ceux qui veulent en reprendre un. C’est pourquoi j’ai engagé la fusion de l’ANPE et de l’Unédic, que le Parlement a votée le mois dernier, et dont un Comité d’experts va examiner prochainement les modalités concrètes de mise en œuvre. Cette fusion va faciliter radicalement les démarches des demandeurs d’emploi, tout en donnant plus de moyens aux agents pour les accompagner individuellement.
Pour vous prouver à quel point cette réforme était urgente, qu’il me suffise de mentionner deux chiffres : d’un côté, le nombre de chômeurs doit diminuer de 900 000 pour atteindre le plein-emploi, c’est-à-dire un chômage de 5 % ; de l’autre, on estime à plus de 500 000 le nombre d’emplois non pourvus, c’est-à-dire de postes retirés par les entreprises faute de candidats. Il est évident qu’entre cette offre et cette demande, la jonction se faisait mal. Désormais, un organisme unique, structuré comme une entreprise selon des exigences d’efficacité et de rendement, sera au service de ces « clients », les demandeurs d’emploi et les entreprises, et jouera le rôle d’une véritable plaque-tournante entre les uns et les autres.
(3) Ce marché de l’emploi rénové, modernisé, propice aux allées et venues d’une entreprise à l’autre, d’un emploi à l’autre, suppose de donner à chacun la chance de se former ou de se reconvertir. J’ai donc lancé une réforme de la formation, dont les partenaires sociaux discuteront au deuxième semestre 2008 à l’occasion d’une grande négociation interprofessionnelle. L’Etat suit de près cette réforme grâce à la mise en place un groupe de travail tripartite. L’objectif, c’est tout simplement de recentrer nos dispositifs de formation vers ceux qui en ont le plus besoin, et de gagner en efficacité.
( III ) L’attractivité du pays
Savoir attirer les investisseurs étrangers dans notre pays, c’est une des clés de notre compétitivité. Nous sommes déjà le troisième pays récipiendaire d’Investissements Directs Etrangers au monde. Notre position a d’ailleurs été considérablement confortée l’année dernière : le montant total des IDE a été supérieur à 100 Md€, contre 63 Md€ en 2006. Si l’Allemagne est championne des exportations, la France est championne des IDE !
Mais il nous faut encore aller plus loin. Pour préparer notre importante revue générale des prélèvements obligatoires, je présenterai dans les prochaines semaines un document d’orientation, sur la base duquel seront mis en place quatre comités qui organiseront la concertation de l’ensemble des parties prenantes. Le but essentiel de cette RGPO, comme on la surnomme déjà, est de renforcer notre compétitivité en prenant toute la mesure de la concurrence fiscale en Europe et dans le monde.
J’ai également entrepris de relancer Paris comme place financière, par le biais d’un Haut Comité de Place que j’ai institué dès mon arrivée à Bercy, et dont je présiderai prochainement la troisième séance. Je pense que les problèmes rencontrés par la Société Générale, loin de nous décourager, doivent nous inciter à réfléchir à la meilleure régulation pour un développement responsable de la place financière française. Je rappelle que le secteur financier en France représente 1 million d’emplois et 4 à 5% de la richesse nationale.
Je sais que le Financial Times avait moqué, peu après la réunion du premier Haut Comité de place début juillet, l’ambition française de faire un jour concurrence aux centres financiers de Londres ou New York. Mais rappelez-vous le « big bang » de la City il y a un peu plus de vingt ans, en 1986 : qui aurait alors cru que son développement serait si rapide ?
( IV ) Cette compétitivité, l’Etat va se l’appliquer d’abord à lui-même
C’est tout le sens de la revue générale des politiques publiques que nous conduisons avec Eric Woerth. Il nous faut associer la recherche d’une croissance vigoureuse avec l’exigence d’une gestion rigoureuse de nos finances publiques. Je garderai toujours en tête un objectif essentiel pour notre pays : l’équilibre budgétaire et le désendettement. La France est comme n’importe quel ménage ; elle ne peut pas se permettre d’accumuler les impayés. Je pense que nos partenaires européens ont bien entendu ce message à Bruxelles à l’Eurogroupe il y a quinze jours.
Vous voyez, Mesdames et Messieurs, que je suis parvenue à tenir bien davantage qu’un quart d’heure sur les réformes en France… et un quart d’heure sans même évoquer la nouvelle gare de Saint-Pancras, fierté de Londres et des Anglais, qui accueille depuis le mois de novembre les voyageurs de l’Eurostar ! Je suis certaine que la gigantesque statue de Paul Day, représentant un couple tendrement enlacé, illustre parfaitement les rapports franco-anglais. Mais j’espère également qu’en 2012, les voyageurs français arriveront plus souvent le vendredi soir, pour passer le week-end à Londres, que le lundi matin, pour retourner au travail...
Je vous remercie.
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