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Lord Adair Turner : "Nous avons oublié les règles de base du métier bancaire" (13/10/2009)

Au lendemain des fortes turbulences sur les marchés financiers, Lord Turner explique dans un entretien avec Les Echos le 13 octobre toutes les mesures mises en oeuvre après les réunions du G20 :

Pour avoir dénoncé les excès de la finance jusqu'à mettre en doute « l'utilité sociale » de certaines activités de marché, le président de la FSA, l'autorité de régulation financière britannique, lord Adair Turner, a « pris la tête » de ceux qui veulent réformer la City. Cet ancien vice-président de Merrill Lynch Europe, président pendant cinq ans du CBI, le patronat britannique, a pourtant longtemps défendu la « light touch », cette « réglementation douce » qui a contribué au succès de la place financière londonienne. Mais ce proche des travaillistes estime aujourd'hui que les pays occidentaux ont été trop loin dans la dérégulation financière, en cédant trop facilement à la doctrine « simpliste » des marchés efficients chère à l'ancien président de la Réserve fédérale américaine, Alan Greenspan.

Le système financier est-il vraiment en train de devenir plus sûr ?


Oui, le monde est en train de définir, à travers plusieurs instances internationales telles que le Comité de stabilisation financière, le Comité de Bâle et d'autres, une série de changements assez radicaux de la réglementation qui va rendre le système financier bien plus robuste. Nous avions jusqu'ici des exigences en capitaux beaucoup trop basses, en particulier pour les activités de marché des banques. Nous nous étions convaincus que ce que l'on appelle la « value at risk », c'est-à-dire le montant que peut perdre une banque à un instant donné, était un indicateur efficace. C'était une erreur et c'est ce qui a facilité l'explosion des activités de marché ces dernières années. Les régulateurs internationaux travaillent plus vite désormais. Il a fallu dix ans pour établir les accords de Bâle II [NDLR : sur les fonds propres des banques] et ils ne couvraient pas les activités de marché ni les questions de liquidité. Aujourd'hui, nous essayons de régler toutes ces questions en dix-huit mois !

En quoi consisteront les nouvelles exigences prudentielles ?


Elles portent sur la qualité et la quantité du capital des banques. En interprétant à la lettre Bâle II, le minimum des exigences en capitaux propres n'était que de 2 % des actifs pondérés. On exige aujourd'hui que les banques détiennent au moins 4 % de capitaux propres et beaucoup sont déjà à 7 % ou 8 %. C'est très probablement ce que l'on demandera à l'avenir dans le cadre d'un accord mondial. Nous pensons, en Grande-Bretagne, que nous allons vers un doublement des exigences en capital.

Les pays asiatiques, notamment la Chine, sont-ils sur la même ligne que l'Occident ?


Il y a trente ou quarante ans en Europe, il existait cette vieille règle de base de la profession bancaire consistant à limiter l'encours de prêts que peut faire une banque en fonction des dépôts qu'elle reçoit. Puis nous avons passé les dix dernières années à expliquer au monde entier que ces règles étaient obsolètes et qu'il fallait déréguler. Les pays d'Asie, qui avaient copié nos règles, sont bien contents de ne pas avoir suivi nos conseils. Aujourd'hui, ce sont plutôt eux qui ont des leçons à donner…

Les banques françaises prétendent être désavantagées par le relèvement international des exigences en capitaux puisque que leurs actifs sont moins risqués que ceux de certaines de leurs concurrentes étrangères. Comprenez-vous leurs inquiétudes ?


Ce qui inquiète les banques françaises, c'est que l'on fixe un ratio d'effet de levier global maximal, indépendant de la nature plus ou moins risquée des actifs. Dans un monde parfait, on peut effectivement se demander pourquoi on aurait besoin de fixer un tel ratio. Mais l'une des leçons de cette crise est que, quelle que soit notre capacité à évaluer les risques pondérés en utilisant telle ou telle méthode sophistiquée, ce qui semble non risqué un jour peut soudainement devenir très risqué dans les périodes de choc. C'est pourquoi il n'est pas inutile de fixer un ratio d'effet de levier global.

La FSA va publier un rapport sur les banques dites « systémiques » dans deux semaines. Vers quelles conclusions vous dirigez-vous ?


La crise a montré que des banques étaient trop grosses pour faire faillite et cela pose un problème de fond. Quand une petite banque fait faillite, il existe des procédures pour protéger les déposants. Les pertes sont supportées, ce qui est normal, par les actionnaires mais également par les détenteurs de dettes subordonnées et même parfois de dettes seniors. Bref, par la plupart des créanciers. S'agissant des fameuses « banques systémiques », comme elles ont dû être sauvées et recapitalisées, seuls les actionnaires ont assumé des pertes. Ce qui pose un problème d'aléa moral, en plus du risque systémique. A l'avenir, soit on considère qu'elles peuvent faire faillite, et alors il faudra exiger qu'une plus grande partie des créanciers puissent subir des pertes. Soit on dit que ces très grandes banques ne peuvent pas faire faillite, et alors il faudra qu'elles aient davantage de capitaux que les petites banques.

Une sorte de régime à deux vitesses ?


Le régime pourrait être progressif. On pourrait créer une forme de taxe sur la taille qui se justifierait compte tenu des protections implicites publiques dont ces banques disposent. Si elles sont toujours compétitives grâce aux économies d'échelle, alors c'est parfait. Si cela signifie que certaines banques restent plus petites, alors tant mieux également. Une autre approche consisterait à considérer les banques systémiques comme une accumulation de banques nationales, qui devraient être capitalisées séparément. Enfin, une troisième approche tourne autour de la notion de « narrow banking » et de la réintroduction d'une forme de Glass-Steagall Act, par lequel on pourrait limiter la possibilité pour les banques de dépôt de se lancer dans les activités de marché (« trading »). De cette façon, on pourrait aussi forcer les banques à se scinder par le biais de « testaments » (« resolution plans ») qui définiraient ce qui se passerait en cas de dissolution. Les autorités pourraient sauver la banque de dépôt et laisser la partie « trading » et ses contreparties assumer leurs pertes.

Les niveaux très élevés de profits des banques d'investissement ne sont-ils pas le signe d'un manque de concurrence ?


Il n'existe pas de cartel, mais on constate effectivement des bénéfices étrangement importants. En fait, dans beaucoup de ces métiers, des positions dominantes naissent naturellement. Les nouvelles exigences prudentielles vont en partie réduire ces profits - et accessoirement les bonus ! -, qui pourraient s'apparenter à des rentes. Mais les activités de banques d'investissement resteront très rémunératrices, ne nous faisons pas d'illusions. Et beaucoup de leurs activités sont très utiles. In fine, si la société veut limiter ces profits, elle peut toujours le faire par l'impôt.

Justement, vous vous êtes prononcé en faveur d'une taxe Tobin…


J'ai dit qu'il ne fallait pas l'exclure… Certaines activités de banque d'investissement deviennent autogénératrices : la spéculation, légitime jusqu'à un certain point, crée de la volatilité. Le secteur non financier doit alors acheter au secteur financier des produits contre la volatilité que ce dernier a créée. Nous avons pendant longtemps pensé que plus il y avait de liquidité, mieux c'était. Or, au-delà d'un certain point, plus de liquidité n'est pas forcément souhaitable ni socialement utile. Nous devons sortir d'une école de pensée et de régulation beaucoup trop simpliste, celle du consensus de Washington, de la doctrine de [Alan] Greenspan, des marchés efficients, etc. qui s'est brisée sur la réalité.

Pensez-vous que la prééminence de la place de Londres soit menacée ?


Non. Londres est le principal centre financier européen et je suis absolument sûr que, dans vingt ans, ce sera toujours le cas, comme Paris est le centre de la mode et des produits de luxe. Les villes et même les économies accumulent des avantages dans certains secteurs et la dynamique s'entretient d'elle-même. Beaucoup de métiers de la City n'ont pas été touchés : le « trading » sur actions, l'épargne rémunérée par les intérêts, les changes, le marché de gros de l'assurance (Lloyds), le transport de marchandises, les marchés de matières premières. Ce sont des fonctions nécessaires. Certains métiers, comme les produits structurés, ont besoin d'un ajustement. Mais je ne pense pas que nous fassions quoi que ce soit d'un point de vue réglementaire qui défavorise Londres, car tout cela est fait en collaboration avec nos collègues étrangers. Et les règles du jeu seront justes. Par ailleurs, le relèvement du taux marginal de l'impôt sur le revenu à 50 % ne m'inquiète pas.

Article paru dans Les Echos du 13 octobre 2009 - Propos recueillis par Nicolas Barre et Nicolas Madelaine

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